Nous vivons dans un monde où tout le monde cherche à devenir un mélange bionique de Christophe Barbier, Michel Onfray et Laurent Ruquier. Comme moi, trouvez la force de dire non.

Une discussion lambda, quelque part dans un deux pièces mal décoré : « La langue française est misogyne. L’écriture inclusive est le seul moyen de combattre le patriarcat et de rétablir l’égalité hommes-femmes. Tu vois, le truc, c’est qu’on a besoin d’une putain de réforme du langage, hein Paul, tu crois pas ? » Je ne vous le cache pas, j’ai longuement hésité à prolonger cette discussion aussi passionnante qu’un film avec Thierry Lhermitte. Finalement, j’ai lâché un « ah ouais », suivi d’un « oh vraiment ? ». Moins par ennui, finalement, que pour une raison plus fondamentale : je n’ai aucun avis sur l’écriture inclusive, comme sur des milliers d’autres sujets. Et ça me va très bien.

Comme l’a très justement relevé Pierre Richard : « N’importe quel con peut donner son avis ». Pire encore : n’importe quel con croit qu’il est naturel de donner son avis. Rappelons d’abord qu’un avis est par définition personnel, comme vos fiches de paie ou votre urine. Et qu’il ne s’agit pas d’un truc universellement sympa qui fait plaisir à tout le monde, comme un chaton. Avant d’émettre un avis, il est donc conseillé de se demander s’il peut être utile à son récepteur. Si la réponse est non, mieux vaut s’abstenir – à moins d’avoir comme seul dessein de nuire à la société, comme les pesticides ou Christine Angot. Cette théorie n’est pas de moi, elle est d’Umberto Eco, écrivain, philosophe, sémiologue qui, sur la fin de sa vie, ressemblait en tous points à votre grand-père aigri. Dans le quotidien Il Messaggero, il explique : « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles. » Internet a ainsi réduit la portée de la parole du scientifique et du spécialiste pour la mettre au même niveau que celle du profane – soit votre voisin de palier, celui qui trouve sympa d’aller chez Ikea le samedi après-midi pour acheter des bougies chauffe-plat. Un débat entre personnes qui n’y connaissent rien ressemble donc grosso modo à une journée passée avec des enfants de six ans jouant dans une piscine à boules.

“On est comme tout le monde, on pense comme tout le monde et on déteste s’en rendre compte.”

Une fois cette donnée intégrée, on comprend vite que donner son avis de manière mécanique ne nous fait pas passer pour quelqu’un de brillant, mais au contraire, pour un être superficiel, surnuméraire et égocentré. Avoir un avis, c’est tenter de justifier son existence auprès de ses congénères, c’est penser que la société a besoin de vous – ce qui n’est évidemment pas le cas. Désolé. Le psychologue Yves-Alexandre Thalmann explique cela : « Pour exister, il faut exister dans le regard d’autrui. Les gens qui agissent de la sorte [ceux qui ont un avis sur tout n.d.l.r] sont en quête de reconnaissance et préfèrent recevoir des coups plutôt que rien du tout. » À tout moment, nous pouvons basculer de l’autre côté, et moi-même, à de nombreuses reprises, j’ai failli craquer. L’insécurité croissante dans les transports en commun, le taux d’imposition des professions libérales ou « est-ce que je vais rentabiliser une carte annuelle UGC ? » : toutes ces questions ont pendant quelques instants suscité chez moi un éveil proche du battement de cils – avant de me plonger dans le désintérêt le plus total. Je ne suis pas aidé par Facebook, cette agora pour débats inutiles et superflus où chacun tente de devenir un mélange bionique de Christophe Barbier, Michel Onfray et Laurent Ruquier.

Et une fois qu’on a donné son avis, que se passe-t-il ? Rien. A part un profond dégoût des autres et de soi, qu’on appelle dépression. En 1906, Jules Renard écrivait dans son Journal qu’on « finit toujours par mépriser ceux qui sont trop facilement de notre avis. » Pourquoi ? Parce qu’on se rend compte de l’insignifiance de notre propre réflexion et de sa faible portée. Je ne veux pas vous démoraliser plus que votre quotidien ne le fait déjà, mais vous aurez de toute façon toujours le même avis que votre voisin. Facebook – le truc sur lequel on passe nos journées au lieu de bosser – nous enferme littéralement dans une pensée unique. Comme me l’a expliqué un jour mon collègue de Motherboard, « Facebook est devenue une gigantesque chambre d’écho qui renforce nos opinions. Et nous isole des personnes et des points de vue qui pourraient nous amener à nous remettre en question. » En fait, on est comme tout le monde, on pense comme tout le monde et on déteste s’en rendre compte. Alors qu’est-ce qu’on fait ? Réfléchissez. On donne notre avis. À titre personnel, j’ai décidé de garder mon avis (quand toutefois il m’arrive d’en avoir) pour le samedi soir, lorsque les gens ont trop bu pour se rendre compte qu’ils se foutent royalement de mon avis. Prochaine étape : apprendre à la fermer quand tout s’y oppose. Il paraît que c’est ce qu’on appelle l’intelligence.

 

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